Noël Noël

Par Le Préfet, le mardi 6 décembre 2016

Aujourd'hui décembre, vu un gros mec en rouge avec barbe blanche, pas un clochard, pas un type déguisé, le vrai.

On a fait bombance au resto d'en face, on a ouvert au foie gras, deux fois, au porto et au sel, sans toast, à la petite cuillère. Puis un canapé de gambas flambées « Je sais c'est classique, mais on ne lutte pas contre la tradition » m'a-t-il dit pour s'excuser. Le turbo poché aux câpres, mi hors d'œuvre mi-plat a fait glisser le tout. Le père Noël buvait un Pomerol, il goûtait, regardait la date et dit « Il n'est pas aussi ancestral que moi, et en me regardant dans les yeux, y a pas plus ancestral que moi, l'ancestralité c'est mon gage de vérité ! » Mais il y en a qui ne croient pas en toi, surtout parmi les plus âgés dis-je entre deux huîtres. Mais lui ne doutait de rien, c'est à cela qu'on reconnaît les grands croyants : ils n'imaginent pas qu'avant eux, il y avait autre chose. Tu rigoles fils ? (avec l'alcool il prenait un ton paternaliste que je trouvais un peu inconvenant) N'ont-ils aucun respect de l'ancestral ? Ce que faisaient leurs pères, ne le font-ils plus ? On en était à peine au deuxième plat de poisson, un brochet en gelée du plus bel effet, qu'il décidait déjà de parler des choses qui fâchent.

J'essayai de les lui faire oublier avec un trou normand au Marc, de quoi remonter la bedaine d'un hippopotame, mais il semblait quand même dépité. Et dans son dépit perçait une pointe d'aigreur que j'essayais de noyer dans une sauce gribiche et sa tête de veau, une douceur, presqu'un bonbon. Et ils ne portent même pas de barbe blanche ? Oh ben non ! En ont-ils jamais porté, insistai-je incapable de mensonge. Et de bonnet rouge… ? Oh parfois… Mais pas tous les jours ? Surtout à Noël tu sais… pour te rendre hommage… cette dernière chose le rendit songeur. Il s'attristait dans un Gevrey-Chambertin trop jeune. Je sentais qu'il avait envie de se faire un mécréant et que, si je voulais sauver mes fesses, il fallait dare-dare faire preuve d'obédience.

Je m'excusai donc d'avoir oublié mon bonnet à la maison et de m'être rasé parce que, décidément, la barbe ça me démangeait trop. Et ta femme ? Oh elle ne sort jamais sans son bonnet ! Encore heureux, dit-il (le vin le rendait franchement agressif) Mais la barbe, elle la porte bien blanche au moins ? Parce que ça, les bonnes femmes, faut pas qu'elles y coupent ! Y a des trucs, on peut pas transiger ! Surpris, j'encaissai le coup, le bonhomme n'était pas commode et costaud en plus ! Oh même elle adore ça ! Avec ses copines elle fait un concours de barbes, et je te prie de croire que celles qui en ont pas, elles leur font une sacrée vie !

Nous regardions le chapon farci l'œil plus ou moins torve. Étions-nous prêts à apprécier le contraste entre une chair ferme et sèche et une farce grasse et fondante ? Ou trouverions-nous cela un brin étouffe chrétien ? Le père Noël transféra sur moi son regard sans aménité et je regrettai aussitôt de lui avoir dit que certains, très peu en fait, ne croyaient pas en lui. Je revins sur mes propos, rétablissant la vérité. T'en fais pas, fils, ils l'emporteront pas au paradis ! Et il m'envoya une grande tape dans le dos pour me montrer à quel point notre belle amitié était toute retrouvée. Le chapon était onctueux, sous la fourchette la graisse giclait, sous la dent la peau craquait et, dans un élan de béatitude ancestrale, le père Noël m'oignit le front du gras de l'oie toute rôtie qu'on venait de poser sur la table. Deux mille ans qu'il est né, fils ! Et deux mille ans que je fais plaisir aux mômes, sont tous comme lui ! À poil, ça gueule, mais ça pend ses chaussettes à l'arbre ! Deux mille ans ! J'étais bien d'accord, et je caressais ma barbe naissante, regrettant déjà qu'elle ne soit pas blanche blanche de chez blanche. J'allais me faire décolorer, ça serait plus classe.

Le sommelier remplissait nos verres, d'un geste brusque j'envoyai valdinguer le Sauvignon, l'attrapai par le colbac et lui dit : « Dégage mécréant ! Et reviens pas sans barbe blanche ! Ou je te crève ! » On sentait la crainte des loufiats autour de nous, ils commençaient à planquer les canettes de coca, on amena un sapin décoré, des bonnets rouges sortaient de dessous les tables. Tu vois fils, moi je suis anti-système, contre ces pubs à la con qui blasphèment à longueur de temps, qui tuent la jeunesse, qui tuent la vraie foi, t'imagine fils ? Y'en a qui croient plus en moi ! Moi ! L'éternel ! Mais père Noël, maintenant que j'y pense, ceux qui disent qu'ils croient pas en toi, c'est pas vraiment vrai, c'est pour faire les malins, pour se faire remarquer ! Je sais, je sais fils, c'est triste, je vais te dire, ils ont oublié qu'ils sont des enfants, c'est ça qu'est triste… et le père Noël laissa couler une grosse larme qui en valait bien tout un torrent ! C'était triste… voir comment on avait oublié que le père Noël était la seule vérité éternelle ça me rendait dingue ! Lui qui se dévouait pour qu'on reste des gosses, voir comment le système, le profit et la pornographie – car on allait jusqu'à raser nos femmes ! - nous avaient tous pervertis, ça me rendait dingue ! Putain, pour un peu, j'étais prêt à butter tout le monde !

Heureusement la bûche arrivait, pleine de chocolat, avec des champignons en meringue et un nain en pâte d'amande. On faisait péter le champagne ! Les loufiats avaient tous des barbes magnifiques, je me mis à les aimer, mon cœur débordait de tendresse, on venait de renouer avec nos traditions ancestrales, et le monde avait toujours été comme ça et ceux qui disaient le contraire n'étaient que des suppôts du capital ! Ceux qui avaient réécrit l'histoire pour plaire aux vainqueurs et avaient avili nos traditions ancestrales. Mais je m'en foutais désormais, j'écoutais pousser ma barbe, je chantais des chansons de Noël avec le père Noël en personne, et j'étais heureux de toute éternité.

Le Préfet

Marseille

Par Le Préfet, le mardi 8 novembre 2016

Puisque cela fait plusieurs années j'ai bien droit à la nostalgie. Penché sur de vieilles photos historiques de Marseille en noir et blanc d'il y a quinze ans, je me dis comme ça spontanément « Marseille est une ville dont on se souvient. » C'est beau, bien tourné, c'est positif accompli, ça s'entend comme « Marseille est une ville qu'on n'oublie pas », sauf que j'ai pas pensé ça, il faut que j'affine le tir : « Marseille est une ville dont on ne fait que se souvenir. »

Tu te souviens de Marseille ? Ah là là… Comme c'était avant ? Ah là là… J'ai que des beaux souvenirs de Marseille ! Ah là là… C'était ! Ah là là… Histoire. Ah là là… Avant. Ah là là… Toujours avant. Jamais maintenant. On peut imaginer ça comme conversation dans une rue, à Marseille. On perçoit quelques bribes. Mais le cœur y est.

Qu'est-ce que je voulais dire ? J'ai oublié… Si ! Ah là là…

Tu as obligation de te souvenir de Marseille, car Marseille c'est le patrimoine de la France, sans Marseille la France aurait pas pu voir le jour, ou alors pas pareil, c'est historique Marseille ! La preuve en est, même les photos d'il y a quinze ans sont en noir et blanc !

Et puis tu as intérêt à bien t'en souvenir ! Pas « bien » au sens précisément, mais au sens « c'était bien », mieux que maintenant, mais maintenant on n'en parle pas puisqu'on sait pas où ça va ! Vu qu'on est historique, le présent on s'en fout, nous, on marche dans le devenir ! Notre passé fait l'avenir !

Faut avoir l'œil énamouré, un peu luisant, joyeux ça passe, si y a larme, larme de joie on te le laisse, mais il faut la larme ! Ah là là… que c'était bien.

Cette larmichette c'est ton brevet ; pas de bon Marseillais, tu ne seras jamais autant Marseillais que le Marseillais qui est un vrai Marseillais lui ! Mais bon, ça passe pour cette fois…fais voir cette larme ?

On est bon prince, on t'adopte. Enfin, on t'accepte. Ah non ! Ne parle pas de maintenant ! Tu vas perdre tes points ! Fais gaffe ! Reste reste à te souvenir, tu en sens remonter des odeurs ! De la mer, de l'iode, de la merde ? Non ! Ça sent la merde ! Marseille sent la merde ! Ça va pas non ! Enfin, pas avant…

Alors reste dans nos bons souvenirs pour rester dans nos petits papiers.Marseille se vit donc au passé… Pourquoi cette si exécrable habitude du mépris du présent, du mépris de celui qui-en-n'est-pas, de celui du dehors du cercle qu'on se resserre autour du bide comme l'élastique quand on jouait à l'élastique où celui qui pouvait pas entrer était un con ?

Pour tout ça, ouais… mais à voir comme le Marseillais au fond s'en fout on se demande si ça peut être vraiment une raison.

Je creuse dans ma nostalgie et ressens, mais alors seulement un gratouillement (ou chatouillement?) dans l'estomac, comme une fierté. Une putain de fierté. Ça pue la merde, mais on en est fier. Et là je me dis que la société de consommation a du bon. Depuis l'avènement des supermarkets n'importe quel plouc peut se gaver de barbaque et autres saloperies sucrées jusqu'à s'en faire péter l'obésité qu'avant

seulement les riches pouvaient s'offrir et être fiers de leur goutte qui leur torturait les guiboles, leur gonflait les chevilles et les faisaient souffrir jusqu'à ce qu'ils crèvent. Ils avaient leurs maladies de riches, et maintenant les ploucs ont les mêmes !

Depuis l'avènement de la culture pour tous, parce que maintenant, nous aussi les prolos, on fait des études, et on apprend l'Histoire. On l'apprend à peu près, on en fait mauvais usage, on la traficote, tout ce que vous voulez… Mais grâce à ce savoir on a enfin compris ce qui fait la grandeur d'un homme : la possibilité de se compter les quartiers de noblesse, les anciennetés, les prévalences, et les privilèges ! On accède en une génération à la fois à la bombance bouffie d'une bourgeoisie bedonnante et à l'hérédité rêvée d'une ville atrabilaire. Bourgeoisie et noblesse en moins de temps qu'il en faut pour créer un Mac !

Voilà pourquoi Marseille se vit dans le souvenir, juste pour se caresser le nombril dans le sens aristocratique, et pour un prolo, ça compte !

Cela dit, c'est tout aussi valable pour Paris, Beauvais ou même Lons-le-Saunier !

Pourquoi ?

Par Félix Fujikkkoon, le jeudi 8 septembre 2016

Peu satisfait d'être humains nous sommes devenus artistes. Découvrant le feu dans notre for intérieur, comme de nouveaux Prométhées conquérant l'Amérique, persuadés que ce que nous découvrions, nous ne le devions qu'à notre mérite, nous avons voulu refaire un visage à l'humanité toute entière. Nous voulions que les gens sortent de l'hypnose collective.

Comme Jim Carey l'enseigne dans «Man On The Moon» ou mieux encore dans «The Truman Show», il fallait un choc. Alors nous avons joué à Thor ou à Zeus : à base de foudre et de fracas nous avons fait sonner un réveil gigantesque dans tout le cosmos. Pourtant nous savions qu'il pouvait y avoir des risques à réveiller brusquement le somnambule.

Nous recherchions l'ultime issue. Nous nous demandions :

« Le système étant une mascarade, comment lutter contre l'illusion ?
Un spectacle peut-il vaincre un autre spectacle ?
Évidemment une représentation peut remplacer une autre représentation, mais comment sortir de La Représentation ? »

Un jour, un sage a dit : « les gens rêvent et quand ils meurent ils se réveillent ».
Fallait-il tuer les gens ? Le public ? Le spectacle ? Les artistes ?

Si vous voulez le savoir rendez les 8, 16, 17, 18 et 24 septembre à l'Embobineuse ! lol